mercredi 27 janvier 2016

suite et fin

Avant de continuer mon récit, des nouvelles, ce matin, de la route de la soie:

https://www.connaissancedesarts.com/archeologie/sophie-makariou-suit-les-traces-de-la-route-de-la-soie-1134431/

( Au fur et à mesure que je découvre ce récit, la tentation de le rebaptiser "Songe d'une nuit de pleine lune" me vient à l'esprit, Destel devait mal dormir , il s'est lancé dans cette cavalcade, espérant en ressortir épuisé et enfin s'endormir .... peut-être ..ou bien l'a-t-il rêvée ? )
    " Au sommet des montagnes du Couserans, les aigles planaient toujours.
Balezil gratta du sabot la pointe du Crabère et siffla.
Le sifflement, c'est le garde-à-vous de l'isard, connu des chasseurs.
A ce signal, l'un des aigles blancs interrompit sa ronde, flécha sur un jeune chevreau, l'encercla de serres attentives et, à petite allure, fila vers l'Est.
Balezil, lui, sauta dans le vide.
Deux cents isards, lancés à toute vitesse, suivirent le chef.

 Ses cils d'or projetaient un faisceau lumineux à l'égal d'un phare sur la mer.
Presque à le toucher, le rapace orientait Balezil, pendant que le chevreau, sans crainte aucune, caressait du front le ventre de son ravisseur.
Derrière l'aigle blanc tel un sillage sombre ayant un bruit d'hélice, des aigles bruns volaient.
Parfois, leurs serres détendues, peignaient avec douceur les croupes moites des isards.Du Crabère au Mauberné se continua la chevauchée fantastique que les cauchemars imitent quelquefois : une espèce de tonnerre roulant de falaise en falaise, de ravin en ravin, avec, sur le passage de la harde folle, un chapelet d'avalanches : débris de roches dégringolant sous les onglons des bêtes jusques aux pins éclaboussés de lune .
 Réveillés par le bruit, des chiens hurlaient d'épouvante.
Les pâtres, sous la protection d'un signe de croix, se demandaient qu'elle était cette comète qui fusait au flanc des montagnes.
Lorsque la harde atteignit à la cime du Mauberné, l'un des trois aigles blancs se détacha de la ronde, plongea dans un abîme, revint avec un chevreau, se mêla au cortège volant et galopant, accompagné par les aigles bruns de l'endroit.
Sur les plateaux herbeux, les gracieuses antilopes de France glissaient comme des fantômes sous des écharpes d'ailes. Aux approches des gouffres, les oiseaux formaient au-dessus une couronne tournoyante ; et les sauvages sauteurs, ainsi avertis, franchissaient mieux ces puits d'ombre.
Balezil infatiguable vainquit le May-de-Bulard.
Un troisième porteur de chevreau abandonna le cercle blanc.
Sous l'averse bleue, la course hallucinante s'accélère, les névés plastronnent, les blessures des crêtes en haillons se mastiquent de noir, la raillère allonge sa toiture d'argent et l'archet d'une cascade racle le silence avec une telle force que le cirque s'emplit d'une brume de sons.
Une espèce de rage fuette les jarrets des isards. Le poil ruisselle de sueur.
L'écume s'arrache des bouches, vole au ras de la colonne, horizontale dure, comme des balles éclairantes.
Entre deux profondeurs saturées de vertige, le mince fil d'une arête résonne sous les sabots, et la file indienne de ces démons de la montagne exhale, tisse, déroule une voie lactée de vapeurs.........................................................
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...........................Bientôt, la harde, sous la voûte des ailes parvint au sommet de Bentefarine.
Le paraphe fabuleux, que les isards avaient voulu tracer du couchant au levant, était fini.
Sur chacun des sept pics, un couple d'aigles tournait encore.
Balezil, le coeur en tumulte, cueillit un edelweiss.

Campé à la cime du mont, dans l'attitude émouvante de la chèvre qui sert de sentinelle, il balança la fleur à la façon d'un encensoir.
A ce signe, les aigles remirent à leur mère les sept chevreaux vivants.
Autour d'eux, les autres bêtes, courantes ou planantes, composérent une foule.
Alors, au roi des rapaces blancs, Balezil fit hommage de l'étoile des neiges.
Le roi des airs parla :
"Aussi longtemps que le roi des cimes me remettra, tous les ans, à la pointe du jour, cette fleur blanche, reine des hauteurs pures, aussi longtemps la paix régnera entre les cornes de l'isard et les serres de l'aigle."
Ayant dit, le maître des oiseaux de proie s'envola, suivi des siens.
Ayant bien écouté, le maître des toisons paissantes descendit vers la zone des herbes.
 (Destel situe son récit dans les années 1200, puisque vous allez le voir ce sont les flèches sarrasines  qui sont responsables de l'extinction de ce pacte de paix.
 Il est une autre lecture que je vous recommande :  "Qund l'islam était aux portes des Pyrénées de Pierre Tucoo-Chala. Celui-ci, auteur de "Gaston Fébus, prince des Pyrénées", obtint pour ce recueil le prix Jules Michelet 1991.
Il vous entraîne dans d'autres cavalcades où vous aurez envie comme moi  de suivre les princes aragonais, béarnais et Gaston le Croisé.

 https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00290171/document

         " Un rayon de soleil colore les plus hautes montagnes.
Balezil hume la frise matinale, frappe le sol avec fureur, siffle de façon lugubre.
Toute la harde bondit, ventre aux roches, les cornes droites, les naseaux fumants, s'engouffre dans un couloir.... et meurt sous les mille flèches sarrasines d'une avant-garde partie en chasse pour nourrir une armée.
Le cadavre blanc de Balezil, tombé dans un trou de neige, échappe miraculeusement à la vue des chasseurs.
Depuis, toutes les saisons, quand le 15 août sonne au calendrier du Temps, Balezil entr'ouvre ses cils d'or. Il se lève, dépaysé, secoue ses cornes interrogatives. En vain. Sa mémoire succombe sous un fardeau trop lourd.
Ses yeux d'azur aperçoivent une fontaine de sang.
Elle rougit l'endroit où trépassèrent les compagnons de Balezil.
Son murmure plaintif éveille, de caillou en caillou, l'echo de quelque râle ; et les bords de la source se hérissent de fleurs à gueules écarlates, flammées de braise.

Feu et sang ! Balezil se souvient de la lune égorgée par les aiguilles du Crabère.
Il sait vaguement qu'il faut cueillir une fleur. Laquelle ? Qu'il doit la déposer à la pointe de Bentefarine afin de renouveler la paix entre l'aigle et l'isard. Vite, il coupe une tige de glaïeul, arrive pantelant à la cime de la montagne.... chaque fois pour y voir déchirer, du bec et de la serre, un tout jeune chevreau.

Et voilà pourquoi, malgré l'immortel Balezil, symbole de la paix fallacieuse, qui porte la fleur rouge au lieu de la fleur blanche.... voilà pourqoui la guerre continue, depuis des siècles, entre le bec et la corne, sur les montagnes du Couserans.
Et voilà pourquoi les rhododendrons, dans le désert des granits blafards, ont des pétales de sang rose : celui des chevreaux, qui pleut du ciel, lorsque les aigles passent.
Et voilà pourquoi, disent les cendres, les hommes, se trompant avec zèle, s'offrent, d'une montagne à l'autre qui s'appelle frontière, une dague de braise et de sang habillée de lauriers.




 Et puis non... c'est un récit qui n'a rien d'un songe,

 c'est une réalité habillée d' une grande sagesse et d'une grande poésie .


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